19/05/2026
À la veille du 20 mai, il me paraît inutile d’ajouter un commentaire de circonstance à la longue série des formules convenues sur l’unité nationale. Nous avons conservé les emblèmes, les cérémonies et les discours, mais nous avons laissé se creuser, année après année, l’écart entre l’unité proclamée et l’unité vécue.
La seule image qui me semble juste pour penser l’avenir du Cameroun est celle d’une rosace nationale : un centre républicain clair, garant de la loi commune, de l’égalité de dignité et de la continuité de l’État, autour duquel gravitent des pétales territoriaux, culturels, linguistiques et économiques distincts mais reliés. Une nation vivante n’est pas l’effacement des différences ; elle est l’organisation harmonieuse de leurs complémentarités.
L’« abcès camerounais », si l’on veut vraiment le percer, ne réside pas dans la diversité elle-même, mais dans la manière dont celle-ci a été administrée, instrumentalisée ou parfois laissée sans projet commun. Le choix historique d’un État central fort avait sa rationalité : il fallait maintenir ensemble un pays composite, né de trajectoires coloniales différentes, soumis à des tensions sécuritaires et à de fortes disparités territoriales. Mais avec le temps, la centralisation a fini par tenir lieu d’intégration, comme si la concentration de la décision suffisait à produire la confiance nationale.
Or elle a souvent produit l’inverse : une citoyenneté inégale dans ses effets, le sentiment diffus que l’accès à l’opportunité dépend moins de la compétence ou du travail que de la proximité avec un réseau, un territoire ou une rente administrative.
C’est ainsi que le tribalisme progresse. Non comme une fatalité anthropologique car au fond les Camerounais savent vivre ensemble, mais comme un réflexe de protection dans un environnement où l’économie demeure insuffisamment localisée, où l’équité paraît lointaine, et où la rareté des opportunités transforme la compétition sociale en concurrence identitaire.
Pourtant, ces derniers mois, des signaux politiques importants ont été envoyés. Emploi des jeunes, autonomisation économique des femmes, soutien à l’investissement local, renforcement de la décentralisation, réforme de la fiscalité locale : sur le plan normatif, des instruments existent désormais. Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que rien n’a été annoncé.
Retrouver la promesse nationale suppose donc une méthode nouvelle, et cette méthode doit être territoriale.
Chaque circonscription administrative devrait être pensée comme un pétale productif de la nation, organisé autour de plusieurs chaînes de valeur clairement assumées, financées et reliées à des marchés. Dans ce schéma, le rôle du centre n’est plus de tout faire à la place des territoires, mais de garantir l’infrastructure, la norme, le financement patient et la cohérence nationale.
La deuxième urgence concerne l’entrée en politique de la jeunesse et des femmes. Tant que les responsabilités locales continueront d’apparaître comme des espaces verrouillés ou inaccessibles, une grande partie de la société restera dans la frustration périphérique au lieu d’entrer dans la fabrication de la décision publique.
Il faut donc réhabiliter la politique municipale comme politique de développement. L’élu local devrait être jugé sur sa capacité à faire fonctionner un bassin d’emploi, une voirie, un marché, un service culturel, une école ou un mécanisme de paix sociale, non sur sa simple appartenance à un réseau d’ascension individuelle.
La troisième exigence est institutionnelle. Le Cameroun dispose aujourd’hui d’une base juridique plus solide pour faire de la décentralisation un véritable levier économique. Mais un texte n’est jamais un levier tant qu’il n’est pas converti en pouvoir d’agir. Les collectivités doivent devenir des unités réelles de production de valeur, capables d’animer des filières, de structurer l’investissement local et de recréer la confiance civique.
Reste enfin l’essentiel : refaire le sentiment national.
Pour cela, il faut cesser d’opposer l’appartenance locale à l’appartenance nationale. Ce qui fait de nous des Camerounais n’est pas l’effacement de nos ancrages, mais la certitude qu’aucun ancrage ne nous retire de la République. Le venin du tribalisme reculera le jour où chaque Camerounais verra dans l’autre non plus un concurrent pour une rente rare, mais un partenaire de prospérité dans une œuvre nationale commune.
Le 20 mai doit donc redevenir un moment d’audit collectif. Et si l’unité du Cameroun doit demeurer une valeur transmise, elle devra redevenir utile à ceux qui arrivent, d’abord à la jeunesse et aux femmes, non comme catégories symboliques à flatter, mais comme forces à installer au centre de la production, de la représentation et de la décision.
Le Cameroun ne redeviendra pleinement UN ET INDIVISIBLE que lorsque chaque territoire cessera d’attendre sa part de la République pour commencer à devenir une part active de sa puissance.
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