18/01/2025
Secte coréenne évangélique
L e Figaro du 17/01/2025
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https://www.lefigaro.fr/actualite-france/on-nous-frappait-pour-chasser-satan-le-siderant-temoignage-de-sophie-victime-de-la-secte-shincheonji-20250117
«On nous frappait pour chasser Satan» : le sidérant témoignage de Sophie, victime de la secte Shincheonji
Par Etienne Jacob
Publié le 17 janvier à 18h21, mis à jour le 18 janvier à 08h33
TÉMOIGNAGE - La jeune femme a vécu un enfer au sein de cette sulfureuse église d’inspiration évangélique, surveillée de près par les autorités en France.
Novembre 2017. Sophie traverse, comme presque tous les jours, la très labyrinthique station Châtelet, à Paris. Elle se dirige vers la bibliothèque, lorsqu’elle est approchée par deux personnes, d’origine coréenne. Elles lui assurent simplement vouloir «interroger les chrétiens» dans le cadre d’un «reportage pour Noël». Croyante, elle répond à ces questions d’apparence inoffensives. Celles-ci portent sur sa foi mais aussi sur sa vie, ses disponibilités, ce qui lui manque dans son existence. Ses interlocuteurs notent tout, soigneusement. Puis l’un d’eux l’invite à suivre des cours sur la Bible. «Il m’a dit que ça n’avait rien à voir avec le reportage. Je voulais comprendre la Bible, donc j’ai accepté», relate auprès du Figaro la jeune femme, alors âgée de 23 ans. Sans s’en rendre compte, Sophie vient d’être «moissonnée» - une référence aux anges moissonneurs des textes de l’Apocalypse - par des adeptes de la secte coréenne Shincheonji, ou Nouveau Ciel Nouvelle Terre.
À l’époque, le mouvement d’inspiration évangélique est parfaitement inconnu en France. Comme l’a révélé Le Figaro en novembre dernier, sept ans plus t**d, cette église est désormais surveillée de près par les autorités, à commencer par les services de renseignement. Quant à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) elle a reçu «près d’une trentaine de demandes d’informations et de signalements» à son sujet. Sophie est bien loin d’imaginer qu’elle s’apprête à tomber sous l’emprise d’un mouvement qui croit en l’imminence de la fin du monde. Dont le supposé leader-pasteur-gourou et messie autoproclamé, Lee Man-hee, 93 ans, serait le seul capable de déchiffrer l’Apocalypse. Pendant près de trois ans, la jeune femme va vivre un enfer au nom de la foi ; on lui fera quitter son travail, son appartement, sa famille. Elle sera entassée dans un logement indigne avec d’autres adeptes, où elle sera mal nourrie, frappée, limitée à une hygiène minimum. Elle a accepté de livrer son édifiant témoignage au Figaro.
Semence de Dieu, semence du Diable
Le bon grain et l’ivraie. La célèbre parabole du Nouveau Testament est utilisée à profusion, chez les disciples de Shincheonji. Sophie l’a appris à ses dépens : «Ceux qui adhèrent au mouvement sont nés de la semence de Dieu. Ceux qui ne sont pas intéressés sont la semence du Diable». En 2017, notre témoin est une des premières à adhérer à cette mystérieuse église en France. Laquelle existe depuis 1984 en Corée du Sud ; là-bas, son gourou a été condamné pour avoir détourné près de 4 millions d’euros. Aujourd’hui, la structure revendique plus de 400.000 fidèles dans le monde. Les méthodes de recrutement sont donc bien rodées. Invitée poliment, Sophie participe à ce premier cours... seule face à un «BB teacher», un enseignant débutant, dans un café parisien près de Châtelet. «Tout semble alors très logique. La création, Adam et Eve, est expliquée de façon claire. Ça paraît être la vérité», se remémore-t-elle. À la fin de cet entretien, elle est incitée à assister à des enseignements introductifs en petit groupe, dans un appartement à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), que les fidèles appellent Rodem. «Les Coréens dormaient là-bas et transformaient ça en salle de classe pour l’occasion, avec les chaises et les tableaux».
Très vite, cette femme active se retrouve à engloutir les paroles religieuses du mouvement, du lundi au dimanche. On lui donne un nom d’emprunt coréen, une bonne manière de la dépersonnaliser. Les leçons sont données dans un lieu au nom prestigieux, «La victoire», en réalité un entrepôt au fond du parking d’une entreprise à Ivry-sur-Seine. «Ils avaient toujours un bon prétexte pour nous inciter à revenir, on voulait toujours en savoir plus», note Sophie. Comme cette fois où la «chef» de l’église en France, considérée comme une «personne supérieure», vient donner une conférence exceptionnelle. «Certains pensaient qu’il fallait attendre 6 mois pour la voir, je ne pouvais pas rater ça. En réalité, elle était toujours là, c’était juste un stratagème pour nous inciter à venir».
Ce jour-là, après plusieurs cours de préparation pour «accepter et croire au pasteur promis», Lee Man-hee, la jeune recrue reçoit l’«ouverture». Cette leçon dure pendant une nuit entière ; elle y apprend que le mouvement s’appelle Shincheonji, ou Nouveau Ciel Nouvelle Terre. «Avant, on ne nous avait rien dit», affirme-t-elle. C’est aussi là qu’on lui révèle que Jésus est «revenu» et que son esprit «travaille avec la chair du pasteur promis». Le gourou nonagénaire serait le seul capable de transmettre la parole de Dieu. «Le voir, c’est voir Jésus au temps de l’accomplissement de l’Apocalypse», lui répète-t-on. Un culte de la personnalité indirect, mais puissant. «Si on a la foi, on doit obéir à 100% sans douter parce que c’est le seul à travers qui on peut obtenir le salut». Lors de cette soirée de révélations, «l’ambiance était f***e, se souvient-elle. Tout le monde était transcendé par cette nouvelle. On ne pouvait qu’être convaincus, il y avait une telle émulation.»
Lee Man-hee, le leader du mouvement Shincheonji, aussi baptisé Nouveau Ciel Nouvelle Terre. - / AFP
Le mensonge comme mantra
Sans s’en rendre compte, lors d’entretiens avec les instructeurs, Sophie livre de nombreuses informations sur son caractère. Ces enseignants en herbe utilisent l’ennéagramme, un outil pseudoscientifique controversé qui dresse neuf types de personnalités, de «Je suis calme, facile à vivre» à «Je suis sensible et différent» en passant par «Je suis g*i et optimiste». Importé en France par le mage arménien Georges Gurdjieff, l’un des pères fondateurs du mouvement New Age, dans les années 20, il fait partie selon la Miviludes des méthodes «psychologisantes», sans aucune vérité scientifique. «Grâce à ça, ils savaient tout sur moi et comment trouver mes points faibles», déplore Sophie. Ce qui n’empêche pas notre témoin de devenir, après environ un an, une «évangéliste», sorte de référente auprès des recrues. Elle apprend aussi à utiliser l’ennéagramme pour mieux moissonner les nouveaux. «Tous les moyens sont bons pour faire apprendre la Bible. On nous disait que mentir n’était pas un problème, qu’il s’agissait simplement de “stratégies”. Le seul mensonge, pour eux, est de modifier la parole de Dieu». Pour ne pas dire que les cours sont dispensés par Shincheonji, Sophie, avec l’aide d’autres fidèles, va jusqu’à monter une fausse structure, nommée European Christian Association (ECA) : «On avait créé un faux site internet, à la suite de vidéos YouTube et de tweets qui disaient qu’on était une secte».
Au cœur des «stratégies» de Shincheonji, le mensonge s’étend auprès des proches. On lui suggère de ne rien dire à ses parents, chez qui elle vit encore. Les cours font soi-disant partie du «secret du royaume des cieux» ; Satan pourrait «utiliser» sa famille et la détruire. Au bout de six mois, Sophie entame ses journées de travail à 7 heures, jusqu’à 14 heures, et enchaîne avec les enseignements jusqu’à 23 heures ou minuit. Le rythme devenant intenable, elle décide d’emménager seule, en région parisienne. «J’ai dit à mes parents que je poursuivais mes études pour obtenir une promotion dans mon travail. Donc ils étaient contents pour moi».
Encore employée, Sophie doit verser la dîme. Régulièrement, elle est sollicitée pour donner de l’argent pour divers projets. Elle doit ainsi céder plus de 800 euros pour la construction d’un temple en Corée du Sud, participe au financement d’un «parc pour la paix» au pays du Matin frais, multiplie les offrandes. En l’espace de trois ans, elle estime avoir abandonné au moins 15.000 euros au mouvement.
Violences et maltraitances
Quelques mois plus t**d, un instructeur du centre lui «offre» une opportunité. Commencer une «mission» divine, qui lui révélera les «secrets de Dieu». Mais pour ce faire, elle doit quitter son travail. De cette période, ses souvenirs semblent intacts : «En travaillant le matin, je ratais les cours d’“éducation”, donc on considérait que je n’étais pas assez investie. Je n’étais plus motivée au bureau, d’autant plus qu’à côté j’avais l’opportunité de guérir les esprits et faire le travail de Dieu». Face à ce coup de pression, Sophie accepte de tout plaquer pour devenir une «personne de devoir».
Lentement, les griffes toxiques du groupe se referment. Assommée par la fatigue des cours bibliques, elle rate parfois l’arrêt de train pour rentrer chez elle. Mais pour eux, comme tout problème a une solution, on lui offre l’opportunité de venir vivre dans un appartement à Maisons-Alfort. En contrepartie, son studio sera occupé par quatre fidèles. La jeune femme déménage donc dans un 40 mètres carrés, où une dizaine de personnes sont déjà logées.
L’appartement est surveillé par deux Coréens, «hiérarchiquement supérieurs». Sur place, ils imposent à ces adeptes, souvent très jeunes, un rythme de vie infernal. Par manque de place, certains sont obligés de dormir à même le sol. Sophie doit adopter la position du «prêtre», en restant allongée sur le dos les bras le long du corps. Si elle bouge pendant son sommeil, elle est «repositionnée» par l’un des Coréens.
Les fidèles sont parfois frappés avec un « long chausse-pieds ou des bouteilles d’eau » s’ils font « mal les choses » ou n’ont « pas le bon état d’esprit » afin de « chasser le Satan en nous »
Le réveil se fait à 5 heures, le footing à 5h10. À peine le temps d’avaler un petit-déjeuner - particulièrement frugal - qu’il faut partir pour le centre jusqu’à 23 heures ou minuit. Au niveau de l’hygiène, une seule do**he est autorisée par semaine et elle doit durer 5 minutes chrono. «Le “schedule” (planning, NDLR) était parfaitement calculé. Et si on était malade, c’était à cause de Satan», se remémore-t-elle. Les fidèles sont parfois frappés avec un «long chausse-pieds ou des bouteilles d’eau» s’ils font «mal les choses» ou n’ont «pas le bon état d’esprit» afin de «chasser le Satan en nous». La jeune femme est, avec ses camarades, contrainte à des exercices physiques «pénibles», où on l’oblige à rester plusieurs minutes dans la même position.
Elle doit aussi envoyer tous les matins une photo à son référent, habillée de noir et blanc, la couleur utilisée pour enseigner. Tout en vivant avec 120 euros par mois fournis par la secte - n’ayant plus aucun revenu - duquel il fallait, notamment, soustraire le passe Navigo. «Il ne restait plus grand-chose», regrette-t-elle. À ce moment-là, il existe au moins trois appartements comme celui-ci, appartenant à la structure, dans le même immeuble de Maisons-Alfort : un pour les filles, un pour les garçons. Le mouvement revendiquant au moins 1300 membres en France, le processus pourrait s’être multiplié. D’autant que l’église possède plusieurs lieux à Goussainville (le siège dans une zone commerciale du Val d’Oise, NDLR), ou encore à Sucy-en-Brie.
La parole de Dieu qui guérit le cancer
Alors que les instructeurs sèment les leçons apocalyptiques de Shincheonji, Sophie, en tant qu’«évangéliste», doit s’assurer que la graine est bien plantée. Elle doit ainsi contacter tous les jours des personnes ayant été accostées et qui ont donné leurs coordonnées. «On faisait aussi du “counselling” pour s’assurer que les étudiants avaient bien compris la leçon. C’est-à-dire qu’on les incitait à quitter le travail plus tôt, à mentir à leur famille. En cas de problème on devait “reporter” les faits dans un dossier pour nos supérieurs», raconte-t-elle. Un processus parfaitement huilé, à base de «feedback», dans le but, in fine, de rendre les recrues toujours plus fidèles à Shincheonji. Un travail de longue haleine pour faire croire aux étudiants que le pasteur Lee est l’«avocat» (le Saint-Esprit) de l’humanité pour inaugurer le royaume de Dieu, peu avant l’Apocalypse. Une fois celle-ci survenue, Lee s’est promis d’établir sur la planète le nouveau ciel et la nouvelle terre en tant que nouvel Israël spirituel et de restaurer les Douze Tribus, constituées de 144.000 saints. Les membres espèrent ainsi faire partie de cette élite qui régnera avec Jésus pendant 1000 ans sur la planète.
Les Shincheonji apprennent qu’en explorant les textes et en relayant la parole divine, ils pourront devenir «immortels», comme Lee Man-hee. Problème, en 2024, un des étudiants, Jacques, meurt d’un cancer à l’âge de 28 ans. «On nous avait pourtant dit que grâce à la parole, des cancéreux avaient été guéris», se rappelle Sophie. Ce décès soudain lui met la puce à l’oreille. En interne, le discours change subitement. L’immortalité n’interviendrait «qu’après avoir reçu l’esprit», une leçon de haut niveau. Et que malgré tout, il est possible de mourir de maladie, de vieillesse. «Ils ont dit que Jacques est maintenant un ange moissonneur et que si on l’aime, il fallait aller évangéliser, relaie la jeune femme. Sa mort a été banalisée , il n’y avait pas le temps d’être triste puisqu’il fallait faire le travail de Dieu».
«Mon cerveau a été éteint»
Au pire de la crise sanitaire, les dirigeants du mouvement auraient «menti» aux adeptes, affirmant que le Covid n’existe qu’en France, malgré l’omniprésence du sujet dans les médias. Faisant écho aux polémiques ayant eu lieu en Corée du Sud, où Shincheonji a participé à la propagation du virus en ignorant les règles de distanciation en vigueur. Sophie tombe aussi sur une vidéo, dans laquelle une femme prétend avoir eu une relation extraconjugale avec le leader de la secte. Elle découvre des témoignages, où des Coréens critiquent la doctrine du mouvement après l’avoir quitté. La confiance de la jeune femme est définitivement entamée. À cela s’ajoute l’épuisement induit par les dizaines d’heures de cours et les conditions de vie déplorables. Elle n’a quasiment plus aucun contact avec sa famille ; mais quand ils se voient, ils remarquent son «apparence négligée» et ses «vieux vêtements», rarement changés durant ces longs mois d’emprise.
Tous ces électrochocs ramènent Sophie à la réalité, qui décide de quitter la structure. Ce que n’apprécient pas les responsables, qui la relancent à plusieurs reprises, la menaçant que son nom soit «effacé du livre de vie» si elle ne poursuit pas les «services». Pas suffisant pour la faire revenir. Quelques années plus t**d, elle est parvenue à se reconstruire, même si elle dit avoir été «traumatisée» par cette expérience. Un processus loin d’être évident, quand on sait que les membres de Shincheonji sont «encouragés à ne pas être en couple, ne pas se marier, ne pas enfanter et à avorter en cas de grossesse». Depuis la publication de notre première enquête au mois de novembre, Sophie envisage de porter plainte, mais craint les lourdeurs de la justice. «Quand on prend du recul, on se demande pourquoi on n’a pas tilté. Mais à l’époque c’était impossible. Mon cerveau, notre cerveau a été éteint».
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