06/09/2026
Ce matin, mon réveil a sonné alors que, de toute évidence, la nuit n’était pas terminée.
Dehors, il faisait noir. Le vrai noir. Celui qui dit : Madame, veuillez vous recoucher immédiatement, il y a manifestement eu une erreur.
J’ai ouvert un œil. Puis l’autre, par solidarité.
Et j’ai pensé que les gens qui disent que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt n’ont probablement jamais eu à se lever tôt.
À l’aube, je suis partie prendre un train pour Paris.
J’aime ces départs malgré tout.
Les rues encore vides, les maisons endormies, les premières boulangeries éclairées et cette impression que le monde n’a pas encore commencé sa journée alors que vous, vous êtes déjà dehors, à peine coiffée, avec un sac trop lourd dans une main et votre dignité dans l’autre.
J’avais emporté mon ordinateur, un carnet, trois stylos dont statistiquement deux ne fonctionnent pas, un livre, deux chargeurs, une batterie externe et suffisamment d’affaires pour qu’un contrôleur puisse raisonnablement penser que je fuyais le pays.
Je partais jusqu’à ce soir.
Je voyage léger.
Dans le train, j’avais décidé de ne rien faire.
Regarder par la fenêtre.
Peut-être lire quelques pages.
Être cette femme sérieuse et parfaitement sereine qui contemple les champs défiler en songeant à la beauté de l’existence.
J’ai ouvert mon ordinateur « juste cinq minutes ».
Quand j’ai relevé la tête, nous étions à Paris.
Entre-temps, des gens étaient montés, descendus, avaient téléphoné, mangé des viennoiseries, probablement changé de métier, fondé une famille et remboursé leur prêt immobilier.
Je n’avais rien vu.
J’écrivais.
Il faut dire que depuis quelques années, j’écris beaucoup.
Non.
Ce n’est pas vrai.
J’écris tout le temps.
Il y a eu Alix et Maxime.❤️ Mon premier roman.
Puis ce livre sur les coûts cachés de la non-inclusion en société. Très très pénible à écrire mais nécessaire, selon moi, à l’ouverture des consciences.
Mon mémoire sur les types d’attachement. Je n’en ai pas beaucoup parlé, c’était pour valider une certification. Donc très académique et pas fun fun.
Les textes professionnels.
Ceux que j’écris ici. Et que je me demande si quelqu’un les lit vraiment ?
Et depuis plusieurs mois, il y a lui.
Mon prochain roman.
Je dis « lui » parce qu’à ce stade, il semble posséder sa propre identité.
Il vit avec moi.
Il monte dans ma voiture.
Il vient faire les courses.
Il s’invite sous la do**he.
Il débarque au travail et, surtout, il a la fâcheuse habitude de résoudre ses problèmes narratifs exactement au moment où je suis incapable d’écrire : jamais devant mon ordinateur. Évidemment.
Mes personnages sont des gens très occupés qui ne prennent rendez-vous qu’entre le rayon des yaourts et celui du papier toilette.
Alors je note tout.
Absolument tout.
Mon téléphone ressemble désormais aux pièces à conviction d’une enquête criminelle.
« Elle ne doit pas savoir tout de suite. »
« Pourquoi a-t-il gardé ça toutes ces années ? »
« La faire partir avant le matin. »
« Il ment à ce moment-là. »
« NE SURTOUT PAS OUBLIER LA FENÊTRE. »
J’espère sincèrement ne jamais avoir à expliquer mes notes à un policier.
👮Madame, pourquoi avez-vous écrit « la faire disparaître avant jeudi » ?
🙃Alors, vous allez rire monsieur l’agent.
Je ne veux pas encore raconter l’histoire de ce roman.
Pas vraiment.
Il y a des histoires qui supportent très bien qu’on les raconte pendant qu’on les écrit.
Et puis il y en a d’autres qu’on protège un peu.
Celle-ci en fait partie.
Ça fait des mois que j’avance avec ce roman.
Certains jours, j’écris dix pages.
D’autres, je passe quarante-cinq minutes à décider si quelqu’un entre dans la cuisine ou reste dans le couloir.
Parfois je supprime six pages, puis je les regrette, puis je les remets, puis je me demande si je ne devrais pas plutôt ouvrir une mercerie.
La littérature est un métier dangereux…
Mais je ne suis pas venue à Paris uniquement pour écrire.
Je travaille toujours.
Je préfère le préciser parce que certains de mes clients me lisent et que je les imagine soudain regarder leur téléphone en pensant :
Formidable. Elle écrit des romans dans les trains pendant que j’attends mon document.
Je vous rassure. Je travaille en parallèle.
Mais au milieu de tout ça, il y a quelque chose qui me manque…
Mes bijoux.
Ils me manquent d’une façon parfaitement déraisonnable.
Les collections qui commencent par une idée griffonnée quelque part et finissent étalées sur une table où il devient impossible de retrouver une paire de ciseaux alors qu’il y en a quatre.
Le foutoir magnifique de l’atelier.
J’ai essayé d’être adulte à ce sujet.
De me dire que nous avions vécu une très belle histoire ensemble.
Six années.
Que d’autres projets étaient arrivés.
Que la vie avançait.
Qu’il fallait savoir tourner la page.
Mes bijoux ont manifestement un profil d’attachement anxieux.
Ils refusent la séparation.
Et, pour être tout à fait sincère, moi aussi.
Alors depuis quelque temps, discrètement, j’organise leur retour.
Pas exactement comme avant.
C’est même toute la différence.
Tout à l’heure, j’en parlais avec un homme que je ne connaissais pas.
Une de ces conversations qui commencent par une banalité et qui, sans qu’on sache très bien comment, finissent par parler de la vie.
J’aime les inconnus pour ça.
Il existe une intimité très particulière avec quelqu’un que l’on ne reverra probablement jamais.
On peut lui raconter en vingt minutes des choses qu’on mettrait trois déjeuners à expliquer à quelqu’un qu’on connaît.
Nous parlions de travail.
De projets.
De cette manie que certaines personnes ont de vouloir tout faire elles-mêmes.
Je ne donnerai aucun nom.
Mais cette personne possède trois stylos dont deux ne fonctionnent pas et transporte sa maison dans un train pour passer neuf heures à Paris.
Je lui expliquais que j’avais toujours fonctionné comme ça.
Je vais le faire.
Cette phrase pourrait probablement être gravée sur ma tombe.
- Vous devriez vous faire aider, m’a-t-il dit.
J’ai souri.
Parce qu’il y a des phrases qu’on a entendues cent fois et qui, soudain, arrivent exactement au bon endroit.
Se faire aider.
J’ai longtemps cru que savoir tout porter était une qualité. J’étais autonome, débrouillarde, courageuse. Épuisée aussi, mais nous n’allions quand même pas laisser un détail aussi vulgaire gâcher le tableau.
Aujourd’hui, j’ai compris que si je veux faire revenir les bijoux dans ma vie, je ne pourrai pas les faire revenir comme avant.
Alors cette fois, je vais me faire aider.
Je veux garder ce que j’aime : imaginer, créer, inventer des collections, raconter leurs histoires. Et apprendre à confier le reste.
À déléguer. À m’entourer. À ne plus croire que tout faire soi-même est une preuve de talent.
Rien que de l’écrire, j’ai un petit vertige.
Mais un vertige qui ressemble beaucoup à une bonne nouvelle.
Pendant que je vous parle, Paris fait son bruit de Paris autour de moi.
Des tasses s’entrechoquent.
Des conversations arrivent jusqu’à moi par petits morceaux.
Une femme raconte une histoire de belle-mère à la table voisine avec un niveau de détail qui fait que je suis désormais émotionnellement impliquée dans cette famille.
Quelqu’un rit beaucoup trop fort.
Un serveur vient de regarder mon ordinateur puis ma tasse vide et je crois qu’il commence à comprendre que j’ai l’intention de rentabiliser ce café jusqu’au remboursement du mobilier.
Dehors, les gens passent.
Moi, j’écris.
Mon téléphone contient déjà plusieurs nouvelles notes que je ne comprendrai probablement plus demain.
Le roman avance.
Le travail aussi.
D’autres projets poussent doucement.
Et quelque part, dans un coin encore secret de ma vie, mes bijoux recommencent à faire un peu de bruit. Avec une résolution extrêmement ambitieuse : accepter enfin que je n’ai pas besoin de tout porter seule. Et je trouve ça beau.
Parce que l’évolution personnelle, c’est magnifique.
Mais les cartons de bijoux restent lourds quand on les porte seule. 🌸
Bon dimanche
Dorothée
22/08/2026
18/07/2026
31/05/2026
23/05/2026
20/05/2026
17/05/2026
16/05/2026
08/05/2026