07/06/2023
NOZ SPONT : UNE NUIT AVEC L'ANKOU
Dans un petit village perdu du Kreiz Breizh, vivait un jeune homme nommé Corentin, solitaire et rêveur, qui passait ses journées à parcourir la lande, à la recherche de légendes et de mystères. Il avait souvent entendu parler de l'Ankou, le serviteur de la mort, et cette figure mythique le fascinait autant qu'elle l'effrayait.
Un soir d'automne, alors que les ombres s'allongeaient sur les chemins tortueux et que les feuilles mortes tourbillonnaient dans le vent, Corentin décida de se rendre au vieux cimetière à l'orée du village. On disait que c'était là que l'Ankou venait chercher les âmes des défunts pour les emporter dans l'au-delà.
Corentin s'avança prudemment entre les tombes recouvertes de mousse, une lanterne à la main. Le vent sifflait entre les pierres tombales et faisait trembler les branches nues des arbres. Soudain, il entendit un bruit étrange : le grincement d'une charrette en mouvement.
Le jeune homme sentit son cœur battre à tout rompre, mais sa curiosité l'emporta sur la peur. Il suivit le bruit jusqu'à ce qu'il aperçoive une silhouette sombre et squelettique, vêtue de noir, tenant une faux à la main, dont la lame était à l’envers. C'était l'Ankou qui était là pour recueillir l'âme d'un vieil homme du village. Corentin reconnut le corps décomposé et le costume dans lequel l’Ankou officiait. C’étaient ceux de cette vieille groac’h de Liza, morte en fin d’année dernière. Des pans de chair pourrie dépassaient de son costume recouvert de terre.
Corentin, pétrifié par la peur, observa l'Ankou s'approcher de la tombe fraîchement creusée. La créature s'arrêta un instant et leva sa faux, prête à faucher l'âme du défunt. Mais alors qu'elle allait accomplir son funeste devoir, elle s'immobilisa et tourna la tête vers Corentin. Leurs regards se croisèrent, et le jeune homme sentit un frisson glacial lui parcourir l'échine.
L'Ankou s'approcha lentement de Corentin pétrifié.
– Pourquoi es-tu ici, ? N'as-tu pas peur de la mort ?"
Corentin ne put d’abord pas répondre puis, voyant que l’Ankou s’impatientait, rassembla son courage et dit :
– Est-ce vous Liza Kermentec ?
– Non.
– Où est la vieille Liza ?
– Quelque part en paix, attendant que je lui rende son corps pour pouvoir se présenter à son Jugement premier.
– Alors qui êtes-vous ?
– Tu sais qui je suis. Je suis l’Ankou.
– Je suis venu pour en apprendre davantage sur vous, Ankou. Je veux comprendre le mystère de la vie et de la mort."
Un sourire macabre se dessina sur les lèvres de la créature.
– Si tu parviens à me suivre jusqu'au lever du jour sans succomber à la peur, je te révélerais un secret et te laisserais vivre. Mais si tu échoues, je t’emmènerais.
Corentin accepta le défi, et toute la nuit, il suivit l'Ankou dans sa tournée macabre. Ils traversèrent le village et la lande, et Corentin vit des choses qu'aucun mortel n'était censé voir. Il assista à la danse macabre des âmes damnées, condamnées à errer éternellement sur les landes désolées. Il vit des spectres vêtus de haillons, hurlant de douleur et de désespoir, tandis que des créatures démoniaques les tourmentaient sans relâche. Le jeune homme sentit la terreur s'emparer de lui, mais il s'accrocha à sa détermination pour ne pas céder à la panique.
Dans une maison délabrée, il vit l'Ankou s'approcher d'un berceau où dormait un bébé dont le souffle était faible et irrégulier. L'Ankou leva sa faux, et Corentin détourna le regard, le cœur serré. Lorsqu'il osa regarder à nouveau, l'âme du nourrisson flottait au-dessus de son corps inerte, avant d'être happée par la faux de l'Ankou.
Plus loin, ils traversèrent une forêt aux arbres tortueux et aux ombres inquiétantes. Corentin entendit des murmures et des gémissements dans les ténèbres, et il aperçut des silhouettes fantomatiques qui semblaient le suivre du regard. Chaque pas dans cette forêt maudite était une épreuve pour le jeune homme, qui devait lutter contre l'envie de fuir à toutes jambes.
Lorsque le premier rayon de soleil perça l'horizon, Corentin était encore debout, les jambes tremblantes et le visage blême, mais le regard déterminé. L'Ankou en fut impressionné.
– Tu as réussi. Je ne me dédirai pas et vais te révéler un secret : la vie et la mort sont les deux faces d'une même pièce, jeune homme, expliqua l'Ankou. L'une ne peut exister sans l'autre, et toutes deux sont nécessaires pour maintenir l'équilibre du monde. Les âmes que je recueille trouvent la paix et la rédemption et retournent dans le grand cycle, tandis que de nouvelles vies voient le jour ici-bas. Va maintenant ! Je te laisse vivre !
Corentin écouta attentivement les paroles de l'Ankou et en tira une leçon précieuse : il comprit que la mort n'était pas à craindre, mais plutôt à accepter comme une partie naturelle et inévitable de la vie.
Le jeune homme remercia l'Ankou pour ses enseignements et retourna au village, le cœur empli d'une sagesse nouvelle. Dès lors, il cessa de craindre la mort et vécut sa vie pleinement, partageant avec les villageois les leçons qu'il avait apprises au cours de cette nuit terrifiante.