30/04/2026
Le CIRCOD partage cette tribune qui pose, avec lucidité, la question de la gouvernance locale et de ses défis dans nos collectivités.
Au-delà du cas de Dschang, elle invite à une réflexion plus large sur le rôle des élus, des institutions locales et des citoyens dans la construction d’un développement territorial durable.
Parce que le débat public est un levier essentiel d’amélioration de l’action publique, nous encourageons chacun à s’en saisir.
POUR UNE INTROSPECTION URGENTE DE LA COMMUNE DE DSCHANG (1996–2026)
Les obsèques officielles de Jacquis Gabriel Kemleu Tchabgou, organisées le samedi 25 avril à Dschang, ont donné lieu à une mobilisation empreinte d’émotion et de recueillement. Famille, autorités administratives, acteurs politiques et populations sont venus rendre un dernier hommage à celui qui dirigeait la Commune de Dschang.
Dans le même temps, la continuité de l’exécutif municipal est assurée par le Pr Émile TEMGOUA, dont la détermination et la volonté affichées traduisent une prise de responsabilité dans un contexte aussi sensible qu’exigeant.
Mais au-delà de l’émotion légitime suscitée par cette disparition et des enjeux immédiats liés à la transition, un fait mérite d’être interrogé avec lucidité : en trente ans, Dschang s’apprête à connaître son cinquième maire.
Ce chiffre, à lui seul, interpelle. Loin de traduire une vitalité démocratique, il révèle au contraire une instabilité chronique faite de ruptures successives, de trajectoires interrompues, de ressources dilapidées et d’opportunités manquées.
Cette instabilité a contribué à une dégradation progressive du cadre de vie dans une ville qui fut pourtant une référence. Il devient urgent de regarder la réalité en face.
UNE RECOMPOSITION POLITIQUE AUX EFFETS PERVERS
La création de la Commune de Dschang en 2007, issue de la fusion des ex-communes rurale et urbaine (avec création de la Commune de Fongo-Tongo), répondait à une logique politique assumée : reconfigurer le rapport de forces électoral en capitalisant sur le vote rural pour affaiblir une opposition solidement implantée en zone urbaine.
Si cette stratégie a produit des effets électoraux immédiats, notamment avec la défaite d’Étienne Sonkin du Social Democratic Front (SDF), elle n’a pas permis de poser les bases d’une gouvernance locale stable et performante. Au contraire, les années suivantes ont été marquées par des mandats aux résultats mitigés, fragilisés par des luttes internes, des rivalités de positionnement et des stratégies de déstabilisation au sein même des camps politiques. L’intérêt général a trop souvent cédé le pas à des ambitions personnelles.
UNE GOUVERNANCE EN PERTE DE REPÈRES
Là où la stabilité institutionnelle constitue ailleurs un levier de développement local, Dschang semble enfermée dans un cycle d’instabilité aux conséquences lourdes : projets inachevés, politiques publiques discontinues, perte de crédibilité auprès des partenaires et ralentissement du développement.
L'actuelle mandature apparaît particulièrement préoccupante, marquée par des démissions significatives au sein du personnel communal sans véritable clarification, une remise en cause des outils de gouvernance, un affaiblissement de la coopération décentralisée, une multiplication de projets non aboutis et des crises récurrentes fragilisant l’action municipale. Autant de signaux d’alerte qui traduisent une perte de cap.
Mais réduire cette situation à la seule responsabilité de l’exécutif serait une lecture incomplète.
DES ÉLUS LOCAUX : ENTRE RESPONSABILITÉ ET SILENCE
La gouvernance municipale ne saurait être réduite à la seule figure du maire. Elle engage l’ensemble des élus locaux, au premier rang desquels les conseillers municipaux.
Dans l’architecture institutionnelle des collectivités territoriales décentralisées au Cameroun, le conseil municipal est l’organe délibérant. À ce titre, il est censé orienter l’action publique locale, en contrôler la mise en œuvre et, le cas échéant, en corriger les dérives. Ce rôle est-il pleinement assumé ?
Les sessions du conseil municipal à Dschang sont-elles de véritables espaces de débat, d’évaluation et de confrontation des idées ?
Ou tendent-elles, au fil du temps, à se réduire à des exercices formels de validation, sans discussion réelle sur les choix structurants, les priorités ou les résultats ?
Car une gouvernance locale ne se dégrade jamais uniquement par l’action ou l’inaction d’un exécutif.
Elle se fragilise aussi lorsque l’organe chargé de délibérer, de questionner et de contrôler renonce progressivement à exercer ses prérogatives.
Dans ces conditions, les élus locaux ne peuvent se réfugier dans une posture d’observateurs : ils sont, au même titre que l’exécutif, comptables de la trajectoire de la commune.
UNE RÉALITÉ QUI DÉPASSE DSCHANG, MAIS N’EXCUSE RIEN
Il serait illusoire de considérer que les difficultés observées à Dschang lui sont propres. À bien des égards, elles renvoient à des pratiques que l’on retrouve dans de nombreuses collectivités à travers le pays.
Les conditions d’accès aux fonctions électives elles-mêmes sont souvent interrogées, au point que certains en viennent à relativiser la légitimité de ceux qui exercent aujourd’hui des responsabilités locales.
Mais cette réalité, aussi préoccupante soit-elle, ne saurait constituer une excuse.
Car être élu dans un contexte contesté n’interdit pas de gouverner avec rigueur, ni de faire preuve d’exigence dans l’exercice de ses fonctions. La légitimité ne se décrète pas uniquement dans les urnes ; elle se construit aussi dans l’action, dans la capacité à produire des résultats et à répondre aux attentes des populations.
Un élu peut être discuté dans son origine, mais reconnu dans son action.
À l’inverse, une légitimité formelle ne garantit en rien une gouvernance efficace.
DES CONTREPOIDS EN AFFAIBLISSEMENT
Mais la responsabilité de la gouvernance locale ne se limite ni à l’exécutif, ni aux élus.
Elle dépend aussi de l’existence de contrepoids capables d’interroger, de critiquer et d’équilibrer l’action publique.
OPPOSITION, PRESSE ET RESPONSABILITÉ COLLECTIVE : LES ANGLES MORTS DE LA GOUVERNANCE LOCALE
Il fut un temps où la vie politique à Dschang était animée par des voix critiques assumées.
Après son départ de la mairie, Étienne Sonkin s’était illustré par des prises de position régulières sur l’action communale.
Puis, progressivement, cette parole s’est estompée.
Sans qu’il soit nécessaire d’en tirer des conclusions hâtives, cette évolution interroge : que devient une gouvernance sans contradiction structurée ?
Car aucune action publique ne peut durablement produire des résultats sans contrepoids.
L’opposition politique, certes.
Mais aussi une autre forme d’opposition, tout aussi essentielle incarnée par la presse.
Or, à Dschang, ce rôle semble s’être affaibli.
Il faut le dire avec lucidité : le contexte économique difficile fragilise les acteurs des médias. Mais cette réalité ne saurait justifier certaines dérives, où l’indépendance éditoriale cède parfois le pas à des logiques de proximité ou de survie.
Ayant exercé les fonctions de Chef de Cellule de Communication (CELCOM) pendant plus de dix ans, sous plusieurs exécutifs municipaux, j’ai toujours considéré que le rôle du communicant public ne consistait pas à lisser la réalité, mais à accompagner une action publique ouverte à la critique.
Il m’est ainsi arrivé d’encourager les journalistes à exercer pleinement leur mission, y compris lorsqu’elle pouvait sembler inconfortable pour l’institution. Non par esprit de contradiction, mais par conviction : une gouvernance qui n’est pas interrogée finit toujours par se fragiliser.
Cette érosion progressive du regard critique n’est pas anodine, elle installe une gouvernance moins interrogée, donc plus vulnérable.
D’UNE VILLE MODÈLE À UNE VILLE EN QUÊTE DE SENS
Comment ne pas s’interroger sur le contraste entre le Dschang d’hier et celui d’aujourd’hui ? Ville pionnière en matière de coopération décentralisée, de gestion des déchets, d’accès à l’eau potable, d’initiatives en hydroélectricité, mais aussi en matière de tourisme avec la mise en place du tout premier office de tourisme d’Afrique centrale, Dschang a longtemps fait figure de modèle, inspirant bien au-delà de ses frontières. Elle attirait, elle innovait, elle faisait rêver. Aujourd’hui, elle doute.
Sur la période 1996–2026, quatre figures ont incarné la gouvernance municipale : Étienne Sonkin (1996–2007), le Pr Bernard Momo (2007–2013), S.M. Beaudelaire Donfack (2013–2020) et Jacquis Gabriel Kemleu Tchabgou (2020–2026), dont le décès marque une nouvelle rupture.
Chacun, à sa manière, aura porté une part d’ambition pour la ville, sans toutefois parvenir à inscrire durablement Dschang dans une trajectoire ascendante.
Il faut néanmoins le reconnaître avec lucidité : Dschang continuera longtemps de regretter le Pr Bernard Momo. Porteur de l’une des approches les plus structurées et les plus modernes pour la ville, il n’était pas simplement un gestionnaire, mais un véritable penseur de l’action publique locale.
Avec l’adoption de la loi n°2017/010 du 12 juillet 2017 portant statut général des établissements publics au Cameroun, l’État ouvrait aux collectivités territoriales une voie nouvelle : celle de la création d’établissements publics dotés d’une autonomie administrative et financière, capables de répondre avec efficacité aux exigences du développement local.
Mais là où beaucoup n’ont vu qu’un texte de plus, il avait, bien avant, perçu un levier de transformation.
Sa lecture stratégique de l’action publique locale l’avait conduit à poser les jalons d’un modèle innovant fondé sur la spécialisation des interventions et l’autonomisation des outils de gestion.
À travers la mise en place de structures comme l’Agence municipale de l’eau et de l’énergie, l’Agence de gestion des déchets ou encore la transformation de l’Office de tourisme en établissement public communal, il traduisait en actes une conviction forte : certaines missions essentielles exigent des instruments souples, capables de mobiliser des financements, de nouer des partenariats et de produire des résultats mesurables.
Il avait compris, avant beaucoup, que l’avenir de la décentralisation ne réside pas seulement dans le transfert des compétences, mais dans la capacité des collectivités à se doter d’outils adaptés pour les exercer efficacement.
Mais au-delà des outils, il y avait aussi une méthode. Constatant les limites du cadre local et refusant de s’enfermer dans des logiques de recrutement restreintes, il n’avait pas hésité à aller chercher ailleurs les compétences nécessaires à la mise en œuvre de sa vision.
Là où beaucoup d’exécutifs municipaux se contentaient de puiser dans des cercles proches, il avait fait le choix de l’ouverture et de l’exigence. C’est ainsi que la commune s’était dotée de profils spécialisés : urbaniste, ingénieur en génie civil, technicien supérieur en hydroélectricité, expert en communication, entre autres.
Ce choix traduisait une conviction simple : le développement local exige des compétences, et celles-ci doivent être recherchées là où elles se trouvent.
Pourtant, cette vision aura été combattue jusqu’à sa chute en 2013.
Comme un paradoxe révélateur, l’État lui-même viendra, moins d'un an plus t**d, consacrer la pertinence de son profil en le nommant coordonnateur du Programme national de gouvernance. Il disparaîtra plus t**d, emporté par la COVID-19, laissant derrière lui l’image d’un homme dont la vision n’a peut-être pas été comprise à son époque.
Depuis, cette dynamique s’est progressivement essoufflée.
UNE TRANSITION QUI INTERROGE
À très court terme, après la période intérimaire assurée par le Pr Émile TEMGOUA, il pourra être confirmé ou un autre membre du conseil municipal sera désigné pour assurer la continuité de l’exécutif communal.
Cette désignation, déjà envisagée avant le décès du maire à la suite de sa condamnation récente, interroge sur la profondeur du renouvellement à venir.
Ainsi, ce constat initial prend ici tout son sens : Dschang pourrait se retrouver, à l’issue des prochaines échéances électorales, avec un sixième maire en l’espace de trente ans, le cinquième n’étant qu’une transition issue de l’équipe actuelle. Dès lors, la question dépasse les trajectoires individuelles pour interroger le système de gouvernance lui-même.
UNE GOUVERNANCE À REPENSER : LA QUESTION DE L’INCLUSION
Au-delà des dynamiques politiques et des parcours individuels, la représentativité dans la gouvernance à Dschang mérite d’être posée.
Dschang semble s’être progressivement enfermée dans une logique implicite qui circonscrit certains espaces comme les principaux viviers du pouvoir municipal.
Mais qu’en est-il des autres composantes territoriales et sociologiques de la ville ?
Quid de Fotetsa, de Fossong-Wentcheng et de Fongo-Ndeng ?
Quid également de la forte communauté allogène qui contribue activement à la vitalité économique et sociale de la ville ?
Une ville ne peut durablement se développer en excluant, même implicitement, une partie de ses forces vives.
UN SURSAUT COLLECTIF S’IMPOSE
À l’approche de nouvelles échéances électorales, faut-il espérer l’émergence d’un homme providentiel ou admettre que le problème est plus profond et systémique ?
Dschang ne se relèvera pas par un simple changement de visage.
Elle a besoin d’un sursaut collectif.
Il est peut-être temps d’envisager l’organisation d’états généraux du développement local afin de poser un diagnostic partagé et de redéfinir une vision commune.
SAUVER DSCHANG, MAINTENANT
La véritable question n’est pas de savoir qui sera le prochain maire, mais ce que Dschang sera encore capable de devenir.
Une ville décline lorsque ses élites renoncent à l’essentiel, lorsque les institutions cessent de jouer leur rôle et lorsque l’exigence collective s’efface.
Dschang n’a peut-être pas échoué faute de vision, mais pour avoir refusé de reconnaître la sienne lorsqu’elle s’offrait à elle.
Carlos De Bordeaux