20/09/2026
LE CONTROLE
Ce jour-là, ma sœur et moi revenions d’une foire à viande d'où nous ramenions deux jeunes poneys
Dans une vieille bétaillère des années 70, aimablement prêtée par ma patronne.
Nous étions jeunes et connes.
Enfin… surtout connes. Soyons honnête.
Après nous être allègrement perdues pour rejoindre cette foire dont je serais aujourd’hui parfaitement incapable de vous dire où elle se trouvait. ( Je crois que c’était dans l’Oise , un truc comme ça ) Nous venions d'entamer la route du retour avec nos deux jeunes poneys.
À l’époque, les GPS commençaient à apparaître.
Oui je suis vieille, mais pas au point d’avoir pratiqué la navigation à l’étoile Polaire. La technologie existait mais qu'elle n'était pas tout à fait au point.
Bref...Nous avions passé plus de temps à errer sur des petites routes de campagne qu’à choisir les poneys que nous allions acheter avec notre argent de poche.
Oui parcequ'a cette époque, avec de l'argent de poche nous pouvions encore nous acheter des poneys aux foires à viande beaucoup plus nombreuses qu'aujourd'hui.
Alors que la nuit commençait à tomber nous retrouvions enfin des panneaux indiquant des villes dont les noms nous évoquaient vaguement quelque chose.
Au volant de ma vieille bétaillère, probablement en surcharge, j’entendais déjà mon petit copain de l’époque, devenu depuis mon mari, me faire des reproches sur l’heure tardive de mon retour.
À ce moment-là de notre relation, il nourrissait encore le doux espoir que quelques arguments rationnels pourraient un jour me détourner de cette passion chronophage, coûteuse et légèrement envahissante qu’est le cheval.
Nous quittons l’A81, sortie numéro 2, direction Vaiges. Rétrospectivement prendre l'autoroute n'était pas la meilleure des décisions. Et pas seulement parceque la camionette menaçait de se désintégrer des qu'on depassait les 80km/h... Car a notre arrivé, un comité d’accueil semblait nous attendre.
4 ou 5 estafettes , plusieurs hommes en uniforme, armés jusqu’aux dents, nous font signe de nous ranger sur le bas-côté.
Les douanes, vraisemblablement... En plein milieu du pays 🤔
Je crois que c’était mon tout premier contrôle routier en tant que conductrice. Nous n'avions rien à nous reprocher , je pensais donc légitimement que cela serai expéditif.
Meme si pour un premier contrôle , ils avaient mis le budget.
Je m’arrête sagement a l'endroit indiqué.Un homme, la main sur son a**e, arrive à ma fenêtre.
- Bonjour. Vous allez où ?
(Facile)
- Je rentre chez moi.
(Première question réussie... Ça va bien se passer)
- Les papiers du véhicule, s’il vous plaît.
(Moins facile...)
- Je les ai pas.
(Silence).
- C’est le camion de ma patronne. J’ai oublié les papiers.
( Formidable...je sens que je m'enfonce doucement dans la memerde )
Pendant que j’essaie désespérément de donner à cet homme l’image d’une jeune femme parfaitement détendue et honnête grâce à ce que je pensais encore être mon irrésistible sourire Colgate, un autre monsieur armé se présente côté passager auprès de ma petite sœur.
Deux ans de moins que moi.
Donc 16 ans ( si vous avez bien suivi ).
Puis tombe la fameuse phrase , THE phrase ! La seule et l'unique :
— Sortez du véhicule, s’il vous plaît.
Nous sortons.
Je conserve mon grand sourire...un peu crispé cette fois.
Avec le recul, je pense qu’il devait davantage évoquer une personne sous substances qu’une honnête citoyenne.
Et là , viens la seconde phrase mythique...celle qu'on entend que dans les films policiers.
— Jambes écartées. Les mains sur le capot.
Voilà.On y était...
Comme dans un film d’action américain , avec dans le rôle du dangereux malfaiteur : Marie-Laure ,18 ans, lycéenne, arrêtée au volant d’une bétaillère sur le point de voir sa jeunesse brisée et d’être condamnée à perpétuité pour trafic international de…
…poneys ?
Fraîchement traumatisée par la lecture du Procès de Kafka, mon imagination n’eut aucun mal à combler les blancs. Je me voyais déjà devant les assises, tentant d’expliquer à douze jurés parfaitement hermétiques que non, je n’appartenais pas à un vaste réseau clandestin d’équidés et que les deux individus transportés à l’arrière étaient certe sans papier ( oui , c'était pas encore obligatoire a cette époque ), mais surtout quatre sabot, une crinière et probablement aucun projet criminel connu, j'en suis sûre.
Ma sœur a été emmenée derrière la bétaillère pour bénéficier, semble-t-il, du même traitement.
À côté de nous, une Renault 21 break venait également d’être arrêtée avec deux jeunes à l’intérieur.
L’ambiance devenait étrangement moins conviviale.
Le monsieur commence donc à me fouiller et à vider mes poches.
— Vous venez d’où ?
Et là…Trou noir.
C'etait pas que je ne voulais pas lui dire.
Je - Ne - Savais - Plus.
Nous avions tellement tourné sur des routes improbables que j’étais incapable de me rappeler le nom du patelin où avait eu lieu la foire, ni même précisément le département.
— Euh… de… l’Oise, je crois.
Je crois. Excellent choix de reponse face à un homme armé.
Pendant que j’essaie de reconstruire mentalement les six dernières heures de ma vie, je remarque qu’il s’intéresse fortement au contenu de mes poches.
Et pour cause ...
A 18 ans Je venais fraîchement de découvrir le principe de la carte bancaire ( et du découvert qui allait avec ) mes poches se sont donc très vite rempli d'une quantité significative de tickets de caisse chiffonnées...En boule...vous sentez le truc venir ...?
Le monsieur...enfin l'agent ...ou l'officier.. caporal ou general, je ne sais pas...enfin le mec avec le FAMAS commence donc à sortir toutes les boulette de papier et à les déplier consciencieusement une par une.
Je comprends assez vite qu’il espère manifestement trouver autre chose que le ticket de gasoil ou d'achat de chewing gum et me demande secrètement combien de boules seront nécessaires pour éteindre tout espoir d'y trouver une boulette de s**t.
Il poursuit :
— Qu’est-ce que vous êtes allées faire là-bas ?
( Enfin une question à laquelle je vais pouvoir répondre correctement. C'est ma chance )
— On est allées chercher des poneys.
Le monsieur s’éloigne.
Discute avec un collègue.
Revient.
— Qu’est-ce que vous êtes allées faire là-bas ?
Manifestement, il n’avait pas entendu ma réponse la première fois qu'il m'a posé la question.
J’articule donc davantage :
— On est allées chercher des poneys.
Son regard change...( M***e , j'ai trop articulé, il pense que je le prends pour un con )
— Ne me prenez pas pour un con. ( J'le savais !).
Votre sœur dit que vous êtes allées chercher des CHEVAUX.
…
Nous en étions donc là.
Moi , les mains sur le capot d’une bétaillère , au crépuscule , sur un parking d'autoroute , face à un homme armé d’un FAMAS , sur le point d’expliquer que, techniquement, ma sœur et moi racontions exactement la même chose, mais qu’il existait une distinction parfois subjective entre un cheval et un poney ...surtout pour les poulains de 18 mois sans papier toisant entre 140 et 150cm.
J’ai envisagé mentalement de commencer par les 1,48 m au garrot puis je me suis dit que ce n’était probablement pas le moment idéal pour ouvrir un débat de nomenclature équestre.
Je sens que l’affaire se tend. Et c’est précisément à ce moment qu’une de ses collègues revient du camion avec…
Mon Colissimo.
Un colis que je devais envoyer à une amie et contenant des cookies faits maison.
Oui.J’envoyais des cookies par La Poste à mes copines. J’étais très fière de mes cookies...voila.
je ne tolererai donc aucun commentaire déplacé sur mes gâteaux...est ce clair ?
La douanière ouvre le colis.
Prend un cookie, le regarde ,le sent et lâche :
- C’est quoi ?
Et là, bizarrement, je me détends.Enfin un terrain que je maîtrise.Les poneys, manifestement, c’était trop technique mais les cookies, ça devrait aller...
Je m’imagine déjà lui expliquer ma recette et résoudre cette regrettable incompréhension autour d’une discussion sur le choix du sucre a mettre dans une pâte a cookie.
- "Ce sont des cookies aux pépites de chocolat. C’est pas dangereux !"
Petit sourire...Humour?Détente?
Elle me fusille du regard.
— Ne me prenez pas pour une idiote. J’en ai vu d’autres !
…D’accord.
On ne parlera pas pâtisserie alors.
Et je comprends soudain qu’elle ne s’intéresse absolument pas au moelleux du biscuit mais aux fameuses « pépites ».
Nous voilà donc officiellement suspectées d’avoir traversé la moitié de la France dans une bétaillère sans papiers, avec une provenance géographique incertaine, deux équidés dont nous n’étions même pas capables de nous accorder sur l’appellation et un Colissimo rempli de space cake.
Vu sous cet angle…Je comprends mieux.
Puis, soudain, un homme arrive d’un pas décidé et demande à plusieurs de ses collègues de le rejoindre.Deux restent avec nous...au cas où nous voudrions fuir en courant et abandonner nos deux poneys sur le bord de l'autoroute.
Et du coin de l’œil, j’observe la Renault 21 break garée à côté de nous quelques minutes plus tôt.
Enfin…Ce qu’il en reste.
Les sièges sont dehors. Des morceaux de voiture sont posés sur le bas-côté.
Je découvre ce jour-là qu’on pouvait visiblement démonter une Renault 21 beaucoup plus vite que mon père n'a démonté ma mobilette le jour où je lui ai vaguement reproché de faire un bruit bizzare.
Les deux jeunes, eux, sont emmenés dans une estafette.Quelques échanges entre les douaniers , quelques gestes et regards puis l’un d’eux revient vers nous :
— C’est bon. Vous pouvez y aller.
Ha bon ? Comme ça ? Sans même une petite assignation a comparaitre devant le tribunal de grande instance ?
Nous remontons dans la bétaillère, complètement hagardes.
Et, en repartant, j’entends l’un des hommes dire à son collègue :
- De toute façon, elles n’ont pas du tout le profil.
… ( Ha ba ça valait le coup).
Nous sommes reparties... Laissant nos deux acolytes et leurs Renault 21 , rendre des comptes aux douaniers et probablement à la justice sur le contenu du rembourrage des fauteuils de leur véhicule.
Avec nos poneys, notre colis éventré , mes tickets de caisse soigneusement dépliés et toujours collés sur le capot humide de la camionette et les douze appels en absence de mon petit copain...
Nous avons passé l’heure suivante à essayer de comprendre ce qui venait de se passer.
Avec le recul, je pense que notre vieux camion, notre jeune âge et notre air de deux paumées ont simplement dû cocher quelques cases sur les profils des « véhicule à contrôler ».
Mais de toute cette histoire, je garderai surtout l’image de ce pauvre douanier.
Armé d’un FAMAS dépliant avec application, une par une, les dizaines de petites boulettes accumulées au fond de mes poches dans l’espoir d’y trouver de la drogue et découvrant successivement un ticket de station-service, un reçu de boulangerie et probablement la preuve irréfutable que trois semaines auparavant j’avais acheté un paquet de Chocapic au coxy market de Trifouilli-Les-Oies.
Tout ca pour ça...
Les crins de verdure
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