27/09/2026
TRAVAILLER DANS LE VIVANT
Durant ses cours ou ses stages, il y a une expression que notre Sifu nous répète régulièrement : “Travailler dans le vivant”.
Lorsque j’étais lycéen, en cours de biologie, je me rappelle qu’un jour on nous avait mis une grenouille morte sous le nez et un scalpel dans la main. Objectif : disséquer l’animal pour étudier sa biologie, son fonctionnement. Bon, comme nous n'étions pas très enclins à découper des cuisses de grenouille, cela a bien sûr terminé comme dans le film “E.T” : par une bataille de grenouilles mortes !
Avec le recul je trouve ça étrange tout de même, que de vouloir étudier le vivant, (“Bio-logie”), en enseignant sur des cadavres !
Et bien, au risque de jeter un petit caillou dans la marre aux grenouilles et de m’attirer quelques coassements, je crois que c'est un peu pareil avec nos pratiques aujourd’hui, et plus particulièrement en Taïchi Chuan : On étudie souvent sur des cadavres… en imaginant comment ça se passe quand c'est vivant...
Bien sûr, on apprend “les organes” et on essaye de comprendre “l'anatomie” de nos disciplines… leur structure interne… Mais tout comme une grenouille morte ne saute pas, ne réagit pas, ne s'adapte pas, beaucoup de ce qui rend nos pratiques vivantes a disparu, je crois !
Les postures, les formes et enchaînements codifiés, les exercices de base, le zhan zhuang… Tous ces exercices fondamentaux sont essentiels, irremplaçables. Ils construisent la structure, l'alignement, l'enracinement, la mémoire du corps. Mais si l’on en reste là, on dissèque un art mort.
L'art martial commence à vivre lorsqu’il y a un partenaire, de l'imprévu, une intention, voire parfois une certaine "tension"…
Seul le travail libre, spontané, dans l'incertitude, seul le travail “dans le vivant” comme le nomme notre professeur, permet de réellement donner vie à la pratique.
Attention cependant : travail libre ne veut pas dire faire n'importe quoi, au risque de se blesser. Ce n'est jamais un moment où les principes s'effacent pour laisser libre court à ses envies, à la force ou à l'agitation. Si on abandonne la structure et les principes dès que ça devient imprévisible, on ne pratique plus notre art.
Les biologistes étudient aussi le vivant en laboratoire, avec des protocoles cadrés et précis. Isoler un principe, ajouter une variable…
Pas fixe, puis pas mobile, puis libre. D’abord des contraintes… pour apprendre à être libre… car la liberté n'est pas l'absence de règles. Il s’agit de rendre les principes suffisamment vivants en soi pour qu’ils puissent s'exprimer tout seuls !
Ainsi, dans le "laboratoire" qu'est le Daoguan, c'est dans le travail libre que l'on découvre si nos principes tiennent : rester relâché sous la pression, garder sa racine en mouvement, écouter plutôt que forcer… Le travail libre, spontané, dans l'incertitude, ne devrait pas être réservé qu’aux élèves avancés car il est fondamental. C'est le seul endroit où l'on vérifie si ce que l'on a appris est vivant.
Étudier un art uniquement sur sa forme figée, c'est étudier la grenouille morte... Mieux vaut apprendre à la regarder sauter !
C’est l’un des fers de lance de notre Sifu… donner une vraie place pour l'échange libre avec un partenaire, dans un cadre sécurisé... Et c'est aussi l'un des thèmes de ses interventions lors des prochaines masterclass qu'il va diriger en mars prochain sur l'invitation de Thierry Alibert.
Alors, vous êtes bienvenu au Daoguan pour tenter l’expérience, et promis, il n’y aura pas de bataille de grenouilles mortes !
Quelques images de "jiang shou"... l'équivalent du "len chern" du muay thaï : "jouer la technique", "parler avec les mains"... un échange libre, sparring léger et détendu, où l'on développe le timing, la stratégie, les feintes, les enchaînements, la lecture des mouvements adverses...
Le Taïchi doit aussi "fonctionner" face à n'importe quelle discipline...
Si c'est "vrai", ce doit être vrai partout et en toutes circonstances, non ?
C'est ce que nous expérimentons de temps en temps, avec beaucoup de plaisir !
Emmanuel