13/09/2026
Une triste réalité 😢
Alpes 2030 : le handicap qu'on ne voit pas, on ne l'invite pas
Par Lucien Tricard, qui n'existe pas
Par Lucien Tricard, qui n'existe pas
À Eelke et Jules, qui ont appris à tenir debout face à la dureté de la vie parce qu'un jour on leur a laissé une place sur un terrain de sport, sur une piste de ski, derrière une raquette ou sur un aviron. Ce sont juste deux adorables enfants qui comme tous les autres font face..
Je suis autiste. Asperger, pour ceux qui aiment les étiquettes, et j'en suis, j'adore les étiquettes, j'ai un tiroir pour ça. On ne me le voit pas. C'est précisément le problème. Un handicap qui ne se voit pas, c'est comme une station sans neige : administrativement, ça n'existe pas.
En mars 2030, les Alpes françaises accueilleront les Jeux paralympiques d'hiver. Six sports. Aucun n'est ouvert aux sportifs en situation de handicap mental, psychique ou présentant des troubles du spectre de l'autisme. On a même mis du curling. Du curling. Mais pas nous.
Nagano 1998. Dernière participation. Depuis, sept éditions, sept portes fermées. Je suis né avec une mémoire de comptable, je peux vous donner les dates. Personne ne me les demande, c'est ça le handicap.
L'alibi
Le prétexte a trente ans : Sydney 2000, dix des douze basketteurs espagnols médaillés d'or n'avaient aucun handicap mental. Ils avaient un handicap moral, mais ce n'est pas une catégorie reconnue.
Qui a triché ? Des valides. Qui a payé ? Les handicapés. Pendant que le cyclisme s'écroulait sous Festina en 1998 et sous Armstrong en 2012, personne n'a proposé de sortir le vélo des Jeux. Quand le dopage d'État russe a été établi, on a sanctionné la Russie, pas le patinage. Dans tous les sports, des gens trichent. Ceux qui ne trichent pas n'ont jamais réglé l'addition. Sauf une catégorie. Celle qu'on ne voit pas. C'est pratique : on ne voit pas non plus qu'elle paie.
Sydney n'est pas la cause de l'exclusion. C'est son alibi. Un alibi de trente ans, ça s'appelle une retraite.
L'argument technique est mort depuis quinze ans. L'IPC a validé un système d'éligibilité fondé sur des tests psychométriques et rouvert le sport adapté aux Jeux d'été à Londres 2012. Le même athlète, le même dossier, est éligible en natation en juillet et interdit de ski en mars. Le suivi médical est solide l'été. Il devient suspect l'hiver. Le QI baisse avec la température, sans doute. Quelqu'un devrait prévenir la science.
Sur les pistes non plus. La France a organisé en 2025 les Mondiaux de para-ski alpin à Tignes et nordique à Bessans, et fini première au tableau des médailles. On entend que les pistes seraient trop raides, trop glacées ; à Tignes, les Mondiaux Virtus se sont courus sur celles de la Coupe du monde des valides. Trop raides pour un autiste. Pas pour un Autrichien. Je cherche encore la logique, et croyez-moi, chercher la logique, c'est mon sport de haut niveau.
Lâches et muets
Alors qui bloque ? Pas la France, pour une fois. Le Comité paralympique français a dit devant l'IPC en septembre 2025 qu'il était prêt. Pétition FFSA–Malakoff Humanis, tribune dans L'Équipe, motion des Hautes-Alpes. Le dossier est sur la table. Il est même agrafé.
Le verrou est à Bonn et à Oberhofen. La FIS devait déposer le programme auprès de l'IPC fin janvier 2024. Le programme 2030 a été arrêté en octobre 2024 sans le sport adapté, et l'IPC tranche à sa discrétion absolue.
Discrétion absolue. C'est écrit dans leurs textes. Je ne plaisante pas, moi qui ne comprends pas toujours les plaisanteries. Une institution s'est donné le pouvoir de décider qui est un athlète et qui ne l'est pas, quel handicap compte et lequel ne compte pas, et s'est dispensée d'expliquer. Pas de motif écrit. Pas de critère public. Pas de réponse à la tribune. À Bonn, on ne refuse pas. On ne répond pas. C'est plus élégant, et ça coûte moins cher en timbres.
L'exclusion par les exclus
Ce silence a une origine. Elle est plus profonde que Bonn. Elle est dans nos rangs.
Un jour, un ami en fauteuil m'a lancé : « Oui mais toi, tu as tes jambes. » Je lui ai répondu que c'était justement ce qui m'avait permis, parfois, de le porter. Il a ri. Moi aussi, avec deux secondes de re**rd, le temps de vérifier que c'était bien une blague. Il n'avait pas tort de rire. Il n'avait pas tort non plus dans ce qu'il venait de dire : dans sa tête, il y avait les vrais handicapés et les autres. Moi, j'étais un handicapé de seconde zone. Un handicapé low cost.
Ce n'est pas un cas isolé. Je l'ai entendu dix fois, sous dix formulations. « Toi tu peux faire semblant. » « Toi ça se voit pas, t'as de la chance. » De la chance. J'ai passé quarante ans à ne pas comprendre pourquoi tout le monde riait avant moi, mais j'ai de la chance.
Regardez le mécanisme, pas la personne. Le fauteuil impose sa réalité à la seconde. Personne n'exige de preuve. L'autisme, la trisomie, le handicap psychique doivent se raconter, se justifier, se documenter. L'un est un fait. L'autre est une déclaration. Et dans un monde qui se méfie des déclarations, devinez qui gagne.
Et voici le tabou. La bien-pensance a décrété qu'un handicapé physique ne pouvait pas être excluant. Victime par définition, donc innocent par définition. Résultat : quand il exclut, il le fait sans filet, sans contradicteur, et mieux que n'importe quel valide. Le valide qui me dit « tu n'as pas l'air autiste » se fait reprendre. Le fauteuil qui me dit « tu as tes jambes » se fait plaindre. Même phrase. Deux traitements. Moi, je dois m'excuser d'avoir des jambes.
Le mouvement paralympique a été bâti par des exclus. Il a appris à exclure à son tour, avec les arguments qu'on lui avait opposés : vous n'êtes pas de vrais athlètes, on ne peut pas vérifier, c'est trop compliqué. Quand l'IPC ferme la porte au sport adapté, ce n'est pas un accident administratif. C'est la version institutionnelle de « oui mais toi, tu as tes jambes ». Avec un logo.
Ce qu'on refuse aux enfants
Là, je range le sarcasme deux minutes. Ça m'arrive.
Le sport est le premier vecteur d'épanouissement d'un enfant. De tous les enfants. Celui qui parle et celui qui ne parle pas. Celui qui court et celui qu'on pousse. C'est l'endroit où un gamin apprend qu'il peut progresser, qu'une règle vaut pour tout le monde, qu'un effort se voit. Pour un enfant que l'école, la cour, la famille parfois, ont déjà rangé dans une case, c'est souvent le seul endroit où on le regarde pour ce qu'il fait et pas pour ce qui lui manque.
Je connais deux enfants, Eelke et Jules. Ils ont grandi en grande partie grâce au sport. Ils ont fait face à la vie, à ce qu'elle a de dur, parce qu'ils avaient un endroit où être forts. Je ne raconterai pas leur histoire à leur place. Je dis seulement que sans un terrain, une piste, un entraîneur qui ne leur a pas demandé de justifier leur présence, ils ne seraient pas les mêmes.
Alors regardez ce que fait l'IPC quand il ferme les Jeux d'hiver au sport adapté. Il ne prive pas seulement des adultes d'un podium. Il dit à des milliers de gamins que leur catégorie s'arrête quelque part. Qu'il y a un plafond, et qu'on ne l'expliquera pas. Le sport était le seul endroit sans plafond. Une institution vient d'en poser un, et elle se tait.
Pourquoi Crétins les Flocons
Il faut aussi dire d'où vient ce nom, parce qu'il vient de là.
Crétins les Flocons n'existe pas. C'est un village inventé. Il s'appelle ainsi parce que pendant des années, chaque fois que j'ai posé une idée sur une table, j'ai entendu la même phrase dans mon dos : « Laissez, c'est l'autre crétin. » Pas toujours à tort sur l'idée. J'en ai eu de mauvaises. J'en ai eu de très mauvaises. J'ai fondé une marque de skis avec un nom que personne ne savait prononcer, ce qui est une idée de crétin certifié. Mais la phrase ne jugeait pas l'idée. Elle jugeait la personne. Et une fois la personne rangée, plus besoin d'écouter ce qu'elle dit. C'est reposant, pour tout le monde sauf un.
On dit que ce sont de petites souffrances. Ce ne sont pas de petites souffrances. C'est une exclusion à bas bruit, répétée, qui finit par faire ce que l'IPC fait à grande échelle : décider une fois pour toutes qui mérite d'être lu et qui ne le mérite pas.
Alors j'ai pris le mot. Crétins, c'est nous. Les flocons, c'est chez nous. Le village a un maire, un bar, et zéro commission de classification. Et j'ai pris un nom d'emprunt qui m'amuse, Lucien Tricard. Beaucoup savent qui se cache derrière, et je le garde par jeu, comme on garde un déguisement après le carnaval. Mais la raison de départ était simple : si je signais du mien, il y aurait encore des imbéciles pour dire « c'est l'autre crétin, laissons tomber ». Avec un pseudonyme, ils sont obligés de lire d'abord. C'est le seul avantage que je leur ai retiré. Je suis autiste, pas idiot. Enfin, les deux, mais pas au même moment.
Un autiste qui doit se cacher derrière un nom pour être lu. Un athlète du sport adapté qui doit prouver son handicap pour être admis. C'est le même mécanisme. On trie les gens avant d'écouter ce qu'ils font.
Article premier
À Crétins les Flocons, on n'a pas de commission de classification. On a un texte de 1789. Il a mieux vieilli que l'IPC.
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »
Deux phrases. La première interdit la hiérarchie des handicaps. La seconde oblige celui qui distingue à prouver que sa distinction sert tout le monde. L'IPC distingue. L'IPC ne prouve rien. Rien n'interdit à un autiste de skier aux Jeux. Rien n'interdit à Eelke ou à Jules de rêver d'y aller. Rien, sauf le choix muet de gens qui se sont donné le droit de choisir.
Mon ami en fauteuil ne monte pas un escalier. Moi, je ne tiens pas une soirée dans un bar bruyant sans en sortir cassé pour deux jours. Lui a une rampe. Moi j'ai des bouchons d'oreilles et une réputation d'asocial. Aucun des deux n'a de la chance. Aucun ne fait semblant. Aucun n'a besoin que l'autre lui délivre un permis de handicap.
Nous sommes trop peu nombreux pour nous trier entre nous. Le jour où le fauteuil et l'autiste se présentent ensemble devant l'IPC, la conversation change. Le jour où l'un valide l'exclusion de l'autre, elle est déjà perdue, et Bonn n'a même pas eu à se lever.
Soutenons-nous. Ou continuons ce jeu stérile et débile où les exclus reproduisent, entre eux, ce qu'on leur a fait. En mars 2030, dans nos montagnes, on saura ce qu'on a choisi. Et on laissera 500 000 licenciés au bord de la piste en appelant ça des Jeux ouverts à tous. Avec du curling.