09/11/2025
Le numéro de Paris-Match du 18 juin faisait évidemment sa "une" avec l'accident du Mans. Les photos étaient saisissantes de réalisme. J'ai ce numéro sous les yeux et ce n'est pas sans une certaine émotion que je le regarde, image par image. Il y a notamment page 42, une photo prise au moment du départ de Fangio, quand il s'élance pour son petit sprint vers sa voiture. On voit les spectateurs en arrière-plan, ...ceux qui vont mourir 2 h 1/2 après, sauf si, comme nous, ils changeront de place. On peut reconnaître René et Albert. Personnellement, je suis trop petit pour qu'on me voit.
Dans la soirée, nous avons réussi à joindre mon père à Moreuil pour le rassurer. Je me souviens que ce fut une galère car toutes les lignes étaient occupées.
Je vous ai dit précédemment que toutes les informations concernant ce drame se trouvent sur internet. Il y a peut-être une chose que vous ne trouverez pas, c'est la démarche de Gérard Crombac, éminent journaliste du sport-auto décédé récemment, démarche effectuée à l'occasion du cinquantenaire de l'accident. Ce dernier a voulu consulter les archives du palais de justice du Mans qui avait établi, en son temps, les différentes responsabilités, je devrais dire plutôt qu'il avait délivré des certificats de "non-responsabilité" à tous les acteurs et notamment au pilote Hawthorn, auteur de la "queue de poisson" fatidique et à Mercedes qui avait fabriqué des moteurs avec des matériaux ayant tendance à exploser à la chaleur.
On savait que ces archives étaient classées "secrètes" pendant 50 ans, Gérard Crombac s'est donc cru autorisé à faire une demande de consultation au palais de Justice en juin 2005. Sa requête n'a pas abouti, les documents avaient disparu...comme par hasard.
Mike Hawthorn fut sacré Champion du Monde en octobre 1958. En novembre, il se tua bêtement sur une petite route anglaise en voulant prouver à un ami pilote que sa Jaguar valait bien mieux que la Mercedes de cet ami.
Au bout de 2 tours seulement, Fangio avait rejoint le groupe de tête. Il y avait donc 3 voitures de 3 marques différentes qui menaient la course à un train d'enfer : la Jaguar verte de Hawthorn, le jeune prodige anglais, la Ferrari rouge de Marzotto et la Mercedes gris métal de Fangio. Les autres n'existaient pas. Les Mercedes étaient équipées d'un système de freinage d'appoint assez particulier : les pilotes pouvaient actionner un volet "intrados" qui s'ouvrait sur le coffre arrière et freinait la voiture tout en appliquant le train arrière sur le sol. C'était en gros le même système qu'emploient les avions pour se freiner à l'atterrissage. On pouvait donc, de manière très visible, voir si le pilote freinait ou pas. Eh bien, alors que Simon et Levegh sur les 2 autres Mercedes sortaient leur volet "intrados" 300 m avant la courbe Dunlop, Fangio, lui donnait juste une petite pichenette juste au début du virage. La différence de niveau de pilotage était flagrante. Je me régalais, mon oncle René aussi, il était aussi passionné que moi. Nous ne voulions pas quitter nos places car le premier ravitaillement approchait et nous voulions savoir qui s’arrêterait en premier de Fangio ou d'Hawthorn. Marzotto, lui, avait abandonné la lutte au bout d'une heure. Vers 17h45, Albert nous fît signe qu'il voulait nous emmener voir "le Village", sorte de foire exposition et dont c'était la première apparition au cœur du circuit, juste derrière les stands. C'est vrai que depuis 3h30 que nous étions restés sur place, il fallait penser à se dégourdir les jambes. Nous partîmes donc, comme un seul homme, en nous frayant un passage dans la foule. Il nous fallut une bonne demi-heure pour franchir la passerelle Dunlop et nous retrouver au "Village".
Nous étions à peine arrivés que nous avons aperçu des gens agglutinés devant des postes de télévision (très à l'honneur à cause du premier direct sur le Mans en Eurovision). Des grands cris s'élevèrent de ces amas de téléspectateurs : un accident grave venait de se produire, les gens se retournèrent et aperçurent une grosse colonne de fumée noire au niveau du stand Mercedes. Les bruits les plus fous commencèrent à circuler, j'avais les jambes en coton. On disait qu'une Mercedes avait explosé dans la foule. Nous avons fait marche arrière et sommes repassés sur la passerelle Dunlop. Nous croisions des gens avec des regards lunaires, tachés de sang, qui parlaient peu, sous le coup d'un choc psychologique immense. Nous avons retrouvé notre voiture au parking et avons pris la route de la maison au milieu des ambulances qui avançaient en cortège funèbre. Dans la voiture, la radio donnait les premières informations, André Bourillon, le célèbre commentateur, se lâchait complètement, il racontait ce qu'il voyait et ce n'était pas joli. Au fur et à mesure que nous recevions des informations, il fallut se rendre à l'évidence que l'endroit exact de l'accident était celui où nous étions jusqu'à 17h45.
Je ne vous parlerai pas des circonstances de l'accident qui sont abondamment décrites sur Internet dans une multitude de sites avec des dessins explicatifs.
Charles Faroux, le Directeur de l'épreuve n'a pas arrêté la course, cela a fait beaucoup de remue-ménage, un tas de gens ont donné leur avis là-dessus à bon ou à mauvais escient. Charles Faroux qui avait beaucoup d'expérience, a préféré laisser la course continuer car s'il l'avait arrêtée, les ambulances auraient eu beaucoup de peine à se frayer un passage parmi les spectateurs qui auraient formé un bouchon colossal.
Le bilan définitif fut de 83 morts, mais il y eu beaucoup de blessés physiques et psychologiques. Le soir, après le repas traditionnel qui fut moins enjoué que d'habitude, nous sommes retournés au circuit. Un périmètre de sécurité avait été installé à l'endroit du drame et je ne vous parlerais pas les choses affreuses que nous y avons vues.
Fangio était en tête, il avait passé de manière miraculeuse au travers des flammes et Hawthorn était second, lui qui était le coupable de tout ce drame. Après le retrait des Mercedes en signe de deuil, mais aussi parce que leurs voitures n'étaient pas conformes, c'est Hawthorn, ironie du sort, qui gagna la course.
Pendant quelques jours "Le Maine Libre" a publié une liste de personnes décédées, qui se trouvaient à la morgue et que personne n'était venu identifier. Il y avait un homme en combinaison blanche...dans ma petite tête de gosse, je pensais que ce pourrait bien être le pilote de la Mercedes qui avait explosé dans la foule. L'annonce resta une semaine au moins. Ce pauvre homme ne préoccupait personne apparemment. Et c'était bien Levegh, le pilote français que Neubauer était venu embrasser avant le départ.
Cette catastrophe reste la plus meurtrière de toute l'histoire du sport automobile.
Après cet évènement, Mercedes a quitté la compétition durant au moins 20 ans. Ils sont revenus au cours des années 70 dans les rallyes africains. Puis dans les années 90, aux 24 h du Mans qu'ils gagnèrent haut la main.
En 1999, leurs superbes voitures s'envolèrent par 3 fois, heureusement sans dommage, ni pour les pilotes, ni pour les spectateurs, seulement pour les sapins de la forêt. Mais quelle guigne.